Gravity : La Conquête du Néant

Gravity, Alfonso Cuaron

Gravity est révolutionnaire ! Dans l’étalage d’adjectifs dithyrambiques qui couronnent l’œuvre d’Alfonso Cuaron, ceux autour de l’innovation sont indiscutables. Le long-métrage amorce un bouleversement  formel : la maîtrise des effets spéciaux, déjà irréprochables, est sublimée par une utilisation judicieuse de la 3D. Enfin, un réalisateur arrive à insérer la 3D dans le processus narratif pour la sortir de son rôle d’accessoire, voire de gadget. Gravity devient pleinement une monographie du vide spatial par le biais des techniques visuelles qui donnent à  l’image le caractère expansif et profond de l’espace. Cette impression de néant soumis aux lois de la physique s’amplifie par la caméra de Cuaron qui se déplace tel un corps céleste soumis à l’apesanteur et à la douce lenteur des actions. Gravity s’ouvre d’ailleurs sur un phénoménal plan-séquence d’une quinzaine de minutes dans lequel le réalisateur fait valser sa caméra en entrant dans le ballet qu’orchestre les personnages. Il s’inscrit alors dans une logique de durée qui amène également un réalisme de temps d’action. Fier d’un montage ingénieux – presque imperceptible –, Cuaron évite les ellipses qui dénaturent le cinéma de genre en servant de moyen de fuir les problèmes d’attente ou de cohérence. Il donne ainsi à son œuvre une temporalité singulière qui accule ses personnages dans un présent brutal duquel ils ne peuvent s’extirper. L’innovation formelle devient alors substantielle car c’est le regard qu’il faut porter sur le cinéma d’action que change Cuaron. Chez le réalisateur mexicain, l’action n’est pas faite pour surprendre mais pour amener une redéfinition de la situation par la modification des éléments, des contraintes et des portes de sortie.

Gravity, Alfonso CuaronLe son a une place primordiale dans Gravity. De la même manière que pour l’action, le traitement du son n’a pas pour but d’apporter le spectaculaire ou l’épique déjà bien présent à l’image. Il se plie à la volonté de réalisme de l’œuvre. Puisque le son ne peut se disperser dans l’espace faute de support (eau, air), Cuaron instaure une loi du silence angoissante qu’il ne brise que par le froissement des corps métalliques qui s’entrechoquent. Il touche au sublime en faisant exploser une station spatiale dans le silence glaciale de l’espace. Le spectateur se trouve dans l’impitoyable plénitude de l’espace. Cependant, Alfonse Cuaron aurait pu être plus radical en évitant d’habiller son œuvre d’une musique certes ponctuelle.

Gravity, Alfonso CuaronGravity est un film sur  le mouvement car il ne peut se fixer sur des éléments constamment variables. La caméra spiritualisée de Cuaron se meut de manière ample, presque aérienne, sans jamais s’immobiliser. Elle gravite autour de corps en mouvement perpétuel. En s’appuyant sur la gravitation des satellites autour de la Terre, Cuaron déstructure la temporalité en alternant lever et coucher de soleil  sur notre planète. S’ajoute alors la rotation des satellites formant une sorte de mobile instable dans lequel les protagonistes tentent de trouver une issue. Le chemin est incertain car toujours en mutation et bousculé par les pluies de débris qui frappent toutes les 90 minutes et donne à Gravity un fatalisme cyclique. Une situation instable dans laquelle les astronautes virevoltent en exécutant un ballet dans le néant. Les corps sont emportés, ballottés et mis à mal dans un univers hostile à l’homme. Les protagonistes perdent leur liberté d’action en devant se contraindre à la nécessité de prendre prise pour ne pas être éjecté dans le vide.

Gravity, Alfonso CuaronGravity s’inscrit dans la lignée des « survival movies » qui placent l’homme dans un milieu hostile pour faire apparaître sa nature la plus primaire, la moins conditionnée par la société. L’ouverture de l’œuvre témoigne de l’inadaptation des hommes à l’espace en ajoutant la modification de l’astronaute d’un explorateur à un scientifique. Matt Kowalski (George Clooney) est un « space cowboy » et représente le passé militaire de la NASA. Il est expérimenté se promenant à son aise autour du satellite Hubble durant la scène d’ouverture mais montre son inadaptabilité à la technologie qui l’environne. A l’inverse le Dr Ryan Stone (Sandra Bullock) est une scientifique, la nouvelle NASA. Elle dispose d’un savoir mais reste inadaptée à l’environnement spatial (nausées).

Gravity, Alfonso CuaronC’est surtout l’impression de solitude des astronautes qui frappent le spectateur. Cette impression qu’ils sont dans un univers ex-utéro puisque sortie de « Mother Earth » comme la nomme Kowalski. Cuaron établie pourtant un parallèle intéressant autour de la fécondité comme si l’apesanteur faisait écho à la flottaison prénatale de chaque être humain dans le liquide amniotique. En effet, quand le Dr Stone se met pour la première fois en sureté, elle a ce magnifique réflexe de se mettre dans la même position que le fœtus comme pour demander la protection maternelle de la Terre. Une planète nourricière qui surgit perpétuellement dans le cadre comme pour rappeler que les hommes sont sortis du terrain d’action que leur prévoyait la nature. Un statut maternel qui fait habillement écho au deuil refoulé de la maternité du Dr Stone. C’est donc paradoxalement dans l’espace qu’elle atteint une plénitude car elle se trouve littéralement au-dessus des hommes et des préoccupations sociales. Elle s’oppose une nouvelle fois à Kowalski qui reste un être terrestre en s’accrochant à ses souvenirs sur Terre. Cette plénitude de n’avoir aucun compte à rendre et aucun lien avec les hommes, en partie ceux qui sont morts, entraîne une pensée morbide : le sentiment de vouloir en finir. Cuaron se raccroche alors à la philosophie des œuvres sur la survie dont le but est de montrer que c’est par l’horreur de la survie et l’approche de la mort que le survivant comprend où réside la beauté de la vie.

Gravity, Alfonso Cuaron

Gravity d’Alfonso Cuaron marque le cinéma dans sa façon de mettre les effets visuels et la technologie au service, non pas d’une histoire, mais de la cinégénie d’un récit. Le réalisateur mexicain nous offre une œuvre autant sensorielle que sensationnelle.

Le Cinéma du Spectateur
☆☆☆☆✖ – Excellent

La Vie d’Adèle : L’Education Sentimentale

La Vie d'Adèle, Abdellatif Kechiche

66e Festival de Cannes (Compétition)
Palme d’or

L’ouverture de La Vie d’Adèle formule les choix narratifs d’Abdellatif Kechiche. Le trajet d’Adèle jusqu’au lycée présente son corps filmique, et annonce sa présence perpétuelle à l’image. Le premier dialogue prononcé par une camarade de classe lisant un extrait de La Vie de Marianne de Marivaux, « Je suis femme et je conte mon histoire », ouvre le film-journal d’Adèle. Car si Marianne fait corps avec le roman, Adèle fait corps avec le film. De la même manière la place d’auteur de Kechiche est exactement la même que Marivaux. Les deux se glissent entièrement dans les tourments d’une femme de leur époque pour livrer les sensations et les sentiments de la manière la plus intime possible. La Vie d’Adèle est une histoire qui se raconte à regard d’homme, mais aussi à temps d’homme. C’est en cela qu’on parle de Kechiche comme d’un réalisateur naturaliste. D’abord parce qu’il ne lisse pas ses personnages pour en faire des êtres de cinéma, il plonge au plus profond de l’âme humaine pour en ressortir des hommes « humains » puisque fait de qualités mais surtout de vices. C’est par cette volonté de montrer l’homme dans sa belle laideur que Kechiche amène la question du voyeurisme. Les scènes de sexe n’ont pas l’hypocrisie de jouer le jeu de l’amour platonique du cinéma, Kechiche savoure la bestialité de l’homme usant de la durée pour mieux mettre en lumière l’unicité de la passion. Enfin, Kechiche est naturaliste dans sa position face au temps. Il est aux antipodes d’un cinéma de l’action perpétuelle. Filmer, c’est pour lui révéler la vérité de l’homme à travers la vie. Cela explique l’importance des scènes de repas dans son cinéma. C’est un moment central de la vie, un moment de socialisation qui montre les codes et les valeurs de l’individu. Il use d’ailleurs de cela pour montrer les valeurs antithétiques d’Emma et d’Adèle à travers leur famille.

La Vie d'Adèle, Abdellatif Kechiche

Cette dimension de l’intime, Kechiche la rend visible par l’utilisation générale du gros plan, fait rare au cinéma. Il crée alors un nouveau langage visuel qui lui permet de raconter un film à la première personne. En effet, c’est par la proximité qu’il donne entre le spectateur et ses personnages que Kechiche installe une sorte de parallélisme émotif et sensoriel. Il utilise pleinement le statut fantomatique du réalisateur suivant son personnage en étant aussi proche de l’âme que de l’épiderme. C’est à travers la peau, ses imperfections et ses mouvements, que le réalisateur dévoile pleinement – sans même avoir besoin de mots – les sentiments d’Adèle. Il ausculte ses personnages pour découvrir « la mystérieuse faiblesse des visages de l’homme » (Jean-Paul Sartre). L’exactitude de son trait repose en grande partie sur la prouesse d’interprétation de ses comédiennes. Léa Seydoux s’affirme de plus en plus comme la plus grande comédienne française de sa génération, tandis qu’Adèle Exarchopoulos irradie l’écran. Elle est au-delà de l’interprétation, elle vit un personnage pour devenir jusque dans la moindre expression faciale un atout narratif.  

La Vie d'Adèle, Abdellatif Kechiche

La Vie d’Adèle est une œuvre double. Dans un premier temps, l’œuvre de Kechiche se rapproche d’un genre totalement littéraire : l’éducation sentimentale. Adèle découvre son corps et sa sexualité avec le spectateur. Elle s’oppose dès les premières scènes à la société lycéenne à laquelle elle appartient ne participant pas au discours sexualisé à outrance de ses amies. Actuellement, le sexe n’est plus vu comme une façon d’unir deux êtres mais comme un passage obligé pour sortir d’une enfance corporelle. Coucher est devenu une obligation sociale qui la pousse à le faire, dans un déni total de ses envies, avec Thomas (Jérémie Laheurte, convaincant). Le désarroi d’Adèle repose sur le fait que l’homosexualité est toujours un sujet tabou. Car si elle embrasse un garçon, c’est sur le fantasme d’une passante (Emma) qu’Adèle se masturbera dans sa chambre. Elle est mise face à elle-même progressivement, d’abord par un jeu (mettant ainsi l’homosexualité comme une passade aux yeux des jeunes) d’un baiser, puis par la réalité des bars homosexuels. Cependant, Kechiche réalise un basculement dans sa perception d’elle-même au sens littéral : au cours d’un repas avec ses parents, Adèle se bascule sur sa chaise et laisse découvrir son visage à l’envers comme pour nous montrer la partie d’elle-même qu’elle tente de cacher. Elle se met ainsi à l’envers du schéma familiale qui la vue naître. Un passage à l’acte qui se fait également visuellement avec la nature puisque lorsqu’elle agit pour la première fois en embrassant Emma allongée dans l’herbe, les arbres sont à l’automne, saison du changement.

La Vie d'Adèle, Abdellatif Kechiche

L’œuvre glisse ensuite dans une autre logique en amenant une réflexion sur l’amour comme fait social. La Vie d’Adèle peut alors être rapprochée du long-métrage magnifique et cruel de Claude Goretta La Dentellière (1976). Les deux réalisateurs amènent avec un cynique réalisme la notion d’incompatibilité sociale. Pomme (Isabelle Huppert) est une coiffeuse perdue chez un philosophe, Adèle sera une institutrice oubliée dans un monde d’artiste. L’amour est-il donc une construction sociale ?  C’est par le détail que Kechiche répond à la question. Il oppose avec humour les huîtres aux spaghettis, les tableaux à Questions pour un Champion, les visions de l’épanouissement personnel. Il est aussi signifiant de voir qu’Adèle parle aux amis d’Emma de la même manière qu’à ses enfants : « il ne vous manque rien ? ». Elle se met alors dans une logique de service ne pouvant participer à des débats qui la dépasse. Quand Schiele et Klimt s’opposent, c’est la préparation de sa sauce tomate qui lui amène enfin un sujet de conversation. Comme chez Goretta, c’est le manque d’ambition des gens simples qui amènent une incompréhension. Si Adèle et Emma sont amoureuses, il n’y a pas d’incertitude là-dessus, c’est leur rapport à la société qui les rattrape et les pousse à une rupture douloureuse.   

La Vie d'Adèle, Abdellatif Kechiche

La Vie d’Adèle affirme une nouvelle fois le talent incroyable d’Abdellatif Kechiche. La singularité de son approche naturaliste continue d’opérer la magie du cinéma. Il ne raconte pas, il fait vivre des personnages. La Vie d’Adèle est une œuvre parfaite, une palme d’or incontestable. 

Le Cinéma du Spectateur
☆☆☆☆☆ – Chef d’Oeuvre

Shérif Jackson : Un tir à blanc

Sherif Jackson, Logan & Noah Miller

39e Festival du Cinéma Américain de Deauville
Compétition

Shérif Jackson aurait pu être une œuvre séduisante, mais ce n’est finalement qu’un film de seconde zone qui s’enlise à suivre les productions américaines de son temps. Les Frères Miller ne réalise pas une œuvre singulière, mais tente (maladroitement) de réécrire le cinéma des nouveaux chefs du cinéma américain que sont Tarentino – surtout – et les Frères Coen. Une volonté de filiation qui amène un échec et pose la question de l’assèchement de la production cinématographique américaine qui peine à se renouveler. En s’attaquant au Western, genre royal des Etats-Unis, les Miller se posent un challenge. En effet, le film de « cow-boy » dont les cinéphiles proclament la mort depuis des années ne peut sortir de sa lente agonie que par l’innovation. Les réalisateurs confirmés qui ont tenté l’expérience doivent leur réussite à la transposition de leur univers et mode de création sur le Western. Les Coen amène dans True Grit leur génie de la réplique et leur personnage clé du raté magnifique. Tarantino crée le Western « moderne » avec Django Unchained en y amenant les codes du gore de notre époque. Shérif Jackson ne dévoile aucune nouveauté et aucune réflexion propre au Western.

Sherif Jackson, Noah et Logan Miller

Les Frères Miller livrent surtout un navrant sous-Tarantino. On sent l’ombre du réalisateur dans chacun des plans. Shérif Jackson tend alors vers la même glorification de la violence en poussant encore plus à l’extrême le côté cartoon des combats. Un dépassement qui ne fait que tomber le film dans la Série B. Même l’humour qu’ils essayent d’insuffler dans les scènes de violence ne parvient pas à les sauver. Ils ne parviennent pas à saisir la justesse de la distance que met Tarantino avec la Série B, il s’en inspire sans jamais pourtant être pleinement dedans. Les personnages sont également des archétypes des héros du cinéma de Tarantino. Sarah (January Jones) est une Black Mamba (Kill Bill) en costume dont l’insipide vengeance ne permet de mettre en valeur que son manque de profondeur. Les Miller collent au sujet central du Western avec ce récit de femme vengeresse d’un mari mort pour s’être opposé au dogme du Prophète Josiah campé par un Oscar Isaacs dont le jeu est en dilettante. Le Shérif Jackson (Ed Harris) est quant à lui pompé entièrement sur le Dr King Schultz de Django. Mais encore une fois oser la comparaison avec le génie comique de Christopher Waltz est un pari risqué que perdent une nouvelle fois les deux frères.

Shérif Jackson, Noah & Logan Miller

Shérif Jackson souffre d’ailleurs de ce trop-plein de personnages centraux. En ne privilégiant pas un angle de lecture, les Miller n’amènent aucune profondeur à leur récit. Ils effleurent leurs personnages sans organiser une véritable utilisation psychologique. Sarah, Josiah ou Jackson ne sont que des pantins au service de rocambolesques saynètes. Le film avait pourtant moyen de gagner en profondeur à travers eux, et cette possibilité qui rend le spectateur encore plus amère. Sarah n’est pas la figure de femme forte qu’elle aurait pu être. Elle aurait teinté le film d’un féminisme intéressant et permit de dialoguer sur la place de la femme dans le genre. Le personnage du Prophète Josiah ne sera pas utiliser pour amener une réflexion sur le fanatisme religion aux Etats-Unis, et le poids de la religion dans les décisions politiques d’une zone dont l’Etat est absent.

Shérif Jackson, Noah & Logan Miller

Shérif Jackson est une œuvre qui souffre de ses modèles. Les Frères Miller ne peuvent avancer en étant bloqué avec tant de ferveur vers le passé cinématographique de leur idole. Ils ont tenté le duel, mais l’ont perdu.

Le Cinéma du Spectateur

Robin Miranda / ☆☆✖✖✖ – Pas Terrible
Ambre Philouze-Rousseau / ☆☆✖✖✖ – Moyen

Blue Jasmine : Welcome Back Home, Mr. Allen

Blue Jasmine, Woody Allen

39e Festival du Cinéma Américain de Deauville
Premières

Certains réalisateurs sont incrustés à un tel point dans un milieu social ou/et géographique que la moindre tentative d’exotisme entraîne un dessèchement artistique. Une fuite en avant qui ne fait que mettre en lumière que leur talent appartient bien aux œuvres passées. Woody Allen est l’archétype même de ces derniers. Sans doute quitte-t-il le New-York bourgeois et bohème de peur de se répéter ou par pure envie d’évasion, mais c’est les meilleurs films de sa filmographie qu’il laisse derrière. Son voyage européen est allé de mal en pis : une réussite avec Match Point – son œuvre qui lui ressemble le moins –, puis le thé refroidi, le tapas se rassit (Vicky Cristina Barcelona), le pain est mangeable (Minuit à Paris) et la pizza carbonisée (In Rome with Love). Une délocalisation qui semble de plus en plus économique qu’artistique. C’est à la vue de ses dernières créations que Blue Jasmine marque son retour, voire même sa résurrection. C’est d’ailleurs le thème du « retour » qui parcoure tout le long-métrage.

Blue Jasmine, Woody Allen

Blue Jasmine marque le retour du scénario typiquement allenien : un débit de paroles frénétique, des personnages névrosés à en faire pâlir un psychologue. Il ne suffira que de la scène d’ouverture pour que les appréhensions du spectateur soient balayées. Woody Allen amène l’égocentrisme de son personnage à un tel degré que c’est seule qu’il la fait discuter. Une absurdité qui fait réapparaître son cynisme des névroses perdu depuis Whatever Works (2009). Il renoue avec ce qu’il connait le mieux – et ainsi ce qu’il critique le mieux : la (très) haute bourgeoisie newyorkaise. Grâce au personnage de Jasmine, c’est avec tout son génie qu’il se réconcilie et qu’il livre l’un de ses personnages les plus fascinants flirtant avec la folie comme jamais.

Blue Jasmine, Woody AllenRevisitant l’histoire de l’escroc Bernard Mardoff, Woody Allen s’intéresse à ceux qui survivent au naufrage : la femme délaissée et ruinée. Ex-bourgeoise quand certains sont ex-chômeur, c’est une identité que doit retrouver Jasmine. Blue Jasmine est une œuvre qui s’axe sur une double dualité : l’une temporelle avec une narration alternée entre le faste passé et le pauvre présent, l’autre sociale entre les deux sœurs. Ces miroirs inversés permettent au réalisateur d’amener un comique récurrent à travers l’inadaptation de Jasmine à sa nouvelle vie ascétique que seul des valises Vuitton, des perles et l’alcool égayent. Un retour à sa première vie, celle d’orpheline, qu’elle a oubliée dans l’opulence. La désincarnation de l’être par l’argent, Woody Allen l’amène frontalement avec le pseudonyme de Jasmine. Une perte d’identité qui se gradue à la perte des repères financiers. 

Blue Jasmine, Woody AllenSi l’univers de Jasmine est détruit, celui de sa sœur Ginger (l’adorable Sally Hawkins) le sera également toujours dans cette logique de dualité. Un dualisme qui se rejoint dans cette question perpétuelle du « retour », du passé dans un sens péjoratif. Jasmine doit reprendre à zéro une évolution sociale que la chance d’une rencontre lui avait permise. Un « retour » financier qu’elle tentera progressivement de résoudre. Celui de sa sœur, finalement bien plus grave, est sentimentale. Caissière à la vie simple dont le seul écart est un divorce, Ginger replonge dans ses rêveries chevaleresques. Elle voit dans la vie de sa sœur une possibilité de s’émanciper d’un monde qui pourtant lui convient. Elle entre alors dans un élan autodestructeur brisant son bien-être en espérant ce qu’elle ne pourra jamais avoir.  

Blue Jasmine, Woody Allen

Blue Jasmine est une réussite (surtout) grâce à Cate Blanchett. Elle livre une performance incroyable – déjà favorite pour les prochains Oscars – qui fait évidemment écho à celle de Gena Rowland dans Une Femme sous Influence (1974), le chef d’œuvre de John Cassavetes, sous Xanax. Elle ramène au sein du cinéma de Woody Allen la figure féminine : personnage fascinant et névrosée. L’actrice devient la personnification même de la muse et estompe sans vergogne les fantômes des incursions de Scarlett Johansson, et même de Penelope Cruz. Elle donne au film ses ruptures de tons, sa fragilité, son émotion. Cate Blanchett y trouve son doute son plus grand rôle et montre un talent comique inné.

Blue Jasmine, Woody AllenBlue Jasmine est bon Woody Allen, et il sera donc automatiquement adoubé par la critique française qui le suit souvent à l’aveugle. Une œuvre plaisante sublimée par Cate Blanchett. Cependant, le tableau n’est pas si idyllique. Le film pêche du côté de ses seconds leur donnant plus le rôle d’accessoires que d’entités vivantes. Ils sont conviés, mais resteront toujours les invités du personnage de Jasmine. Blue Jasmine est également un film inégal qui stagne en son milieu, un passage à vide dû surtout à l’explosion du talent scénaristique d’Allen dans les premières scènes. Mais on serait presque prêt à tout lui pardonner tant il est agréable de le retrouver. Espérons seulement que ce « Welcome Back Home » se transforme en « Home Sweet Home ». 

Le Cinéma du Spectateur

Robin Miranda / ☆☆☆✖✖ – Bien
Ambre Philouze-Rousseau / ☆☆☆✖✖ – Bien

Les Amants du Texas : Amour Précoce

Les Amants du Texas, David Lowery

39e Festival du Cinéma Américain de Deauville
Compétition

Les Amants du Texas de David Lowery est une œuvre qui ne peut sortir de son contexte cinématographie – position à double tranchant –. Symbole de la vitalité artistique du cinéma indépendant américain, le film fait également parti d’un genre devenu Roi dont le manque de nouveauté commence à se faire sentir : le Southern Gothic. Adoubé par Terrence Malick – chef de file logique -, il prône un cinéma naturaliste avec une constante recherche du mouvement et de la lumière. Ce genre s’inscrit dans une volonté de mettre au point des films d’atmosphère plus que des films de récit, comme pour mieux ressembler à la nature luxuriante et inquiétante des Etats du Sud dans laquelle l’homme est mis face à sa solitude et sa bestialité. Le Southern Gothic devenu routine du cinéma américain, n’ayant plus les grâces de la nouveauté, ne laisse ainsi éclore que les plus talentueux : Jeff Nichols (Take Shelter, Mud) ou Ben Zeitlin (Les Bêtes du Sud Sauvage). David Lowery est-il la prochaine révélation ?

Les Amants du Texas, David LoweryLes Amants du Texas, suivant un modèle à la Terrence Malick, est une œuvre qui base son récit sur la digression. David Lowery entoure ainsi son histoire d’un mystère – forcément séduisant – en ne mettant pas le spectateur dans une position omnisciente, un confort que les réalisateurs lui octroient trop souvent. Le spectateur ne dispose pas d’explication, il suit le récit à la hauteur des personnages. Décrivant son œuvre comme une « chanson folk », le réalisateur américain signe des scènes-couplets qui prônent une certaine instantanéité de la vie et qui se catalysent autour d’un refrain : l’amour solaire que se portent Ruth (Rooney Mara) et Bob (Casey Affleck). L’ellipse devient alors un véritable mode de narration. David Lowery ne suit plus la mémoire événementielle de ses personnages, mais une mémoire sentimentale. Il fait papillonner son récit  en insufflant une douceur à ce couple dramatique. Le spectateur s’immisce alors dans un quotidien plus fort car plus proche d’une certaine notion de l’épopée. 

Les Amants du Texas, David LoweryLe long-métrage de David Lowery se veut proche d’une vision antique de la tragédie en reprenant le thème récurrent des amoureux transis. Souvent comparé à « Bonny & Clyde », Les Amants du Texas ne cherche pas l’héroïsme mais plutôt à la prétention de toucher au sublime. Les scènes de violence ou de coup de feu sont brèves et semblent tourner plus par nécessité narrative que par volonté de créer une acmé. David Lowery tente d’amener une notion chevaleresque du romantisme avec la dénonciation fatale de Bob pour sauver sa femme, pourtant coupable. Un sacrifice amoureux qui a pour but de protéger la vie, l’enfant que Ruth porte. Cependant, les personnages n’ont pas de profondeur. Cela n’a rien à voir avec le talent de comédiens de Rooney Mara et Casey Affleck qui illuminent l’œuvre, mais plutôt au fait que les rôles ne sont vu que par le prisme de leur couple. Ruth sera du début à la fin la femme attentiste, et Bob le fugitif. Ils n’ont qu’une seule facette dans une histoire qui pourtant se veut aux confins du drame psychologique avec le retour Patrick (Ben Foster) le policier sur lequel Ruth à tirer. 

Les Amants du Texas, David LoweryDe plus, David Lowery abandonne progressivement dans cette deuxième partie son mode narratif elliptique. Le film s’enlise alors dans ce récit plus classique et perd le charme qu’il avait su créer depuis son ouverture malickienne dans un champ baignée de lumière vers laquelle se tourne sans cesse la caméra. Enfin, le scénario des Amants du Texas donne une certaine facilité et aisance à la fugue de Bob. Une facilité qui entache alors un peu la vraisemblance globale du récit. Presque jamais il ne sera inquiété par les forces de l’ordre, il vagabonde aisément dans un milieu qui devrait pourtant lui être hostile.  

Les Amants du Texas, David Lowery

Les Amants du Texas permet à David Lowery de montrer qu’il est tout de même un réalisateur et un scénariste prometteur. Cependant, il faut qu’il s’émancipe de ses modèles qui le rattrapent, surtout Terrence Malick.

Le Cinéma du Spectateur

Robin Miranda / ☆☆✖✖✖ – Moyen
Ambre Philouze-Rousseau / ☆☆✖✖✖ – Moyen

Ma Vie avec Liberace : Les Dorures du Biopic

Ma vie avec Liberace, Steven Soderbergh

39e Festival du Cinéma Américain de Deauville
Premières

1977, Las Vegas. Bob Black amène son ami-amant voir le show d’un pianiste fantasque. Ils pénètrent dans une salle pleine de ménagères quinquagénaires redevenant des filles en fleur le temps d’une soirée. Au-dessus des gloussements, une mélodie au piano enrobe la pièce d’un cocon séducteur. Sur scène, un piano triomphe orné d’un candélabre. Sous les plumes, les strass et les paillettes, Scott Thorson (Matt Damon) découvre – tout comme le spectateur – l’exubérant Liberace. Steven Soderbergh ne pouvait rendre mieux grâce à son sujet en le montrant au premier abord dans tout son rayonnement, presque sa sacrosainteté. Une image marquetée dont le film s’éloigne presque immédiatement : « mais comment ne voient-ils pas qu’il est gay ? » s’étonne le prochain Mr. Liberace. Ma vie avec Liberace, ou plutôt Behind the Candelabra, est justement le récit de l’envers du décor, une sorte d’introspection derrière le faste, derrière le personnage.  

Ma Vie avec Liberace, Steven SoderberghInconnu en France, Liberace est une figure majeure de l’Entertainment américain. Pianiste émérite, il est adoubé par la société américaine qui lui offre sa propre émission télévisée. Il modernise le genre – s’adressant directement à la caméra pour la première fois – et devient l’artiste le mieux payé au monde durant des années. Un train de vie qui lui permet d’ériger un royaume à son image. Summum du kitsch, son univers outrancier dans lequel le bling-bling est roi sert d’écrin à son plus grand secret : son homosexualité. Un palais digne de « Louis II de Bavière » qui devient un harem à la gloire du corps masculin regroupant divers Adonis de passage. L’intelligence de la mise en scène de Steven Soderbergh est de participer à la glorification des fantasmes du Pianiste-Roi. Il surprend le spectateur amenant sa caméra où le regard homosexuel se pose. Il dévoile le visage de Scott Thorson à travers les jambes du Majordome ultra-moulé dans son minishort. Le regard de Soderbergh atteint un degré de sensualité palpable sur ces corps nus. Il se place dans un culte de la beauté qu’il partage avec son personnage avide de rester jeune par la chirurgie ce qui amène plusieurs scènes d’anthologie avec le Dr. Jack Startz (Rob Lowe, hilarant). 

Ma Vie avec Liberace, Steven SoderberghMa vie avec Liberace doit sa réussite et sa sensualité à l’époustouflant travail de composition de Matt Damon et Michael Douglas. Aidés par un remarquable maquillage, ils apportent à leur personnage une fragilité palpable, un sentiment que la cassure est toujours à fleur de peau. Matt Damon renforce sa position d’acteur de composition. Michael Douglas, renaissant, ne semble pas jouer mais véritablement incarner cet empereur mégalo avec un air taquin et humoristique qu’aucun réalisateur n’avait encore percé. Jamais il ne tombe dans une démesure gratuite, il est cette « vielle folle » – comme le dit Scott – dont le fantasque amuse et finalement séduit même le spectateur. Michael Douglas ironise d’ailleurs en résumant le film à « une histoire d’amour entre Jason Bourne et Gordon Greko » – rôle emblématique des deux acteurs. Plaçant ainsi le film totalement dans son contexte homosexuel. Il faut dire que si le film dresse un portrait de l’homosexualité à la fin des années 1970 dans un show-business qui opte pour la politique de l’autruche devant l’évidence. Même à sa mort, les attachés de presse de Liberace nieront qu’il est mort du sida. Ma Vie avec Liberace amène également la question de l’homosexualité dans le cinéma contemporain. Steven Soderbergh s’est en effet vu fermer les portes de nombreux studios en raison de son thème. Le plus troublant étant la place de la liberté de l’art et de sa parole face à une logique coûts/bénéfices.  

Ma Vie avec Liberace, Steven SoderberghSteven Soderbergh livre un des films sur l’homosexualité les plus aboutis. En dehors des clichés gays que véhiculent Liberace et que Soderbergh ne peut amputer à son histoire, Ma Vie avec Liberace dissèque au plus profond les thématiques et les réflexions homosexuelles : l’orientation sexuelle d’abord avec la bisexualité de Scott Thorson, puis la question de la position de chacun dans le couple (le refus de passivité de Scott), pour enfin traiter de l’évolution d’un couple non-reconnu par une entité administrative et dont la seule sauvegarde se fait par une absurde adoption. Bien que centré autour de la figure tutélaire de Liberace, le film est également l’éducation sentimentale et sexuelle de Scott Thorson. Une histoire d’amour touchante et dévastatrice entre deux êtres blessés par la vie et perpétuellement abandonnés : Scott dans son enfance, Liberace par la célébrité. 

Ma Vie avec Liberace, Steven SoderberghSoderbergh enferme le couple dans des lieux constants dans lesquels les scènes semblent se rejouer. C’est ainsi de la répétition que jaillit le détail et la finesse du traitement psychologique des personnages. A la manière d’un cercle, le film suit son cours emprisonnant les deux hommes dans la fatalité de leur condition : leur amour naît et meurt au sein de la même sphère. Soderbergh ne s’attarde alors seulement dans trois lieux distincts. La loge, lieu écrasé par l’aura artistique de Liberace, verra naître l’intérêt mais aussi l’indifférence. Le Jacuzzi amène la sensualité et l’ambiguïté pour y opposer avec encore plus de force les vides et les silences qui s’y installent. Enfin, la chambre d’abord antre de la passion ne sera plus que frustration et routine. L’œuvre de Soderbergh se clôt d’ailleurs à la manière d’un cercle, s’il s’ouvre sur la prestation de Liberace, c’est pour finir sur son plus grand drame – sa mort – que Scott transforme en un dernier spectacle dantesque.

Ma Vie avec Liberace, Steven SoderberghMa Vie avec Liberace repose également sur un savant mélange des genres, ne tombant ainsi dans aucun des pièges du biopic larmoyant. Soderbergh apporte à son traitement de l’homosexualité, et par extension à la société des années 1970, un humour percutant qui se joue des clichés. Le réalisateur américain tire sa révérence cinématographique en redonnant enfin au biopic ses lettres de noblesse. Il livre une œuvre qui renoue avec une narration « historique » intelligente, brillamment ciselée et qui assume ses digressions.  

 Le Cinéma du Spectateur

Robin Miranda / ☆☆☆☆✖ – Excellent
Ambre Philouze-Rousseau / ☆☆☆☆✖ – Très Bien

Le Majordome : S’asservir à l’Amérique bien-pensante

Le Majordome, Lee Daniels

39e Festival du Cinéma Américain de Deauville
Premières

Le Majordome de Lee Daniels n’est pas un cas isolé. Dernièrement, les cinéastes américains replongent dans leur Histoire pour mettre en avant les grands moments qui ont fait des Etats-Unis une terre de liberté et de démocratie. Ressasser le passé comme pour mieux montrer le manque de risques politiques des derniers Présidents américains dont Obama se montre l’héritier (outre l’« Obamacare »). Une Histoire qui ne peut se détacher de la question de la population noire : une communauté en quête de liberté, puis en quête d’égalité. Ainsi après le givré Django Unchained de Tarantino et l’abolitionniste Lincoln de Spielberg, Lee Daniels continue la mise en image de l’émancipation du peuple noir. Le Majordome qui suit la vie de Cecil Gaines de 1926 à 2008 s’inscrit également dans la volonté de faire de l’Histoire une affaire personnelle et de mettre en avant les petits gens qui sans le savoir auraient marqué leur époque et permis un avancement. Quoi de mieux pour le public américain que de suivre les aventures d’un « nègre de maison » sous la direction de 7 Présidents américains, de Eisenhower à Reagan ?

Le Majordome, Lee Daniels

Il faut dire que les américains sont bien-pensants, moralisateurs, mais surtout aveugles. Ils semblent se lamenter sur les conséquences d’un racisme qui bien que devenu illégal sévit encore brutalement. Le Majordome vogue sur cette rédemption nationale regroupant à son bord la crème de la star afro-américaine : Lenny Kravitz, Mariah Carey, Forest Withaker, et surtout la Reine Oprah Winfrey ; auxquels s’ajoute une pléiade de noms comme Jane Fonda ou Robin Williams. L’énorme casting tient la route, mais semble se presser devant la caméra à des fins caritatives. Avoir son nom au générique, c’est affirmer l’adage pourtant logique : « le racisme, c’est mal ». Ajoutez à cela le fait que Monsieur Obama soutient le film pour en faire un atout politique d’un pays où le noir gagne, malheureusement ce n’est que du cinéma.

Le Majordome, Lee DanielsIl est toujours navrant de voir des histoires extraordinaires, comme celle de Cecil Gaynes, devenir de mauvais film. Avec Le Majordome, Lee Daniels ne dispose pas seulement d’une biographie rocambolesque au plus proche du pouvoir, mais d’une réelle réflexion sur l’engagement. Si le cinéaste tente de choquer par une scène d’ouverture faiblarde, le véritable commencement intellectuel du film se situe lorsque Cecil Gaynes rencontre un « nègre de maison » qui lui donne la clé de la réussite des Noirs au sein d’une société gangrenée par le proche passé esclavagiste. L’homme noir doit avoir deux visages, l’un pour l’homme blanc et un autre pour sa communauté. Cette dualité devient palpable entre les parcours simultanés de Cecil et de son fils, Louis. Pour ce dernier,  son père n’est autre que le maillon encore visible de la puissance dominante de l’homme blanc. Il n’est qu’un vulgaire laquais. A l’inverse, ce n’est que la délinquance et le danger que voit Cecil Gaynes dans la passion libertaire de son fils. 

Le Majordome, Lee DanielsLe Majordome c’est finalement l’ascension sociale d’un noir qui gagne à fréquenter les blancs qui se voit à travers l’évolution de l’intérieur cosy des Gaines dans lequel déambule sa femme (Oprah Winfrey) perdue au milieu du conflit familiale. Une aisance que refuse le fils et qui amène donc la dualité à son paroxysme. Mais c’est pourtant les mêmes finalités qui unit les deux hommes, faire de l’homme noir l’égale de l’homme blanc chacun à son échelle. Louis Gaynes s’inscrit dans un macrocosme prônant un changement radical et rapide quitte à tomber dans des groupuscules violents. Tandis que son père cherche une égalité au sein du microcosme qu’est la Maison-Blanche avec la question de salaires des employés noirs. C’est la figure tutélaire de Martin Luther King qui réhabilite d’ailleurs la place du domestique noir dans la lutte pour les droits civiques. Discutant avec Louis dans un motel, il fait du nègre de maison « l’agent le plus subversif de l’intégration des noirs ». Le Majordome est un être de confiance, de discipline et de politesse. C’est par cette image rassurante que passe également l’insertion des noirs dans la société américaine. 

Le Majordome, Lee DanielsLa faiblesse du Majordome tient d’ailleurs d’une volonté de rassurer le public américain. Il faut dire que Lee Daniels doit faire oublier l’indigente farce sexo-vulgaire Paperboy. Sans aucun risque ni dans la mise en scène ni dans le scénario, le film n’est qu’une fade œuvre académique taillée pour les Oscars. Pour garder une étiquette « tout public », Lee Daniels détruit les scènes qui auraient pu amener au film la profondeur qui lui manque. Jamais l’horreur, pourtant palpable, n’est montrée. L’apport historique est aseptisé pour répondre à l’ironique non-violence du cinéma américain. Lee Daniels avait entre les mains une histoire fascinante au sein de la Maison-Blanche – dont le nom sonne comme un ultime coup raciste – avec des scènes qui auraient pu être haletantes (l’entrainement des étudiants noirs pour résister à l’oppression, l’attaque du bus …). Mais à trop chercher à sauvegarder le public en favorisant l’ellipse ou le montage alterné, il affadie son propos. Le Majordome devient alors un ultime biopic lacrymal emplie de bons sentiments dont les ressorts sont mal exploités. Il suffit de voir l’image des différents Présidents qui défilent pour comprendre que le véritable problème du cinéma américain est qu’il manque de profondeur et tombe rapidement dans le cliché psychologique. Il en ressort un manichéisme enfantin. 

Le Majordome, Lee DanielsFaire pleurer Obama et réunir des « stars » n’est pas gage de succès. A trop vouloir plaire au plus grand nombre, c’est dans la masse justement que Lee Daniels coule. Le Majordome est un biopic fade qui passe à côté du principal : la beauté de son histoire. 

Le Cinéma du Spectateur

Robin Miranda / ☆☆✖✖✖ – Moyen
Ambre Philouze-Rousseau / ☆☆✖✖✖ – Moyen

Belle de Jour : La Dernière des Romantiques

Belle de Jour, Luis BunuelAvec Belle de Jour, Luis Buñuel s’offre l’apothéose de la frustration sexuelle. Séverine (Catherine Deneuve) devient le symbole de la filmographie du tendancieux cinéaste  espagnol : alliant beauté, faille, bourgeoisie et perversion. Obnubilé par la question du désir – d’autant plus celui inavouable –, Buñuel réduirait-il son personnage à ses fantasmes en l’asservissant à ses troubles ?

Belle de Jour, Luis BunuelL’insatisfaction sexuelle de Séverine, résultant d’un attouchement durant son enfance que Buñuel évoque succinctement au détour d’un songe, est paradoxale. S’oppose ainsi une vie réelle dans laquelle elle repousse les avances d’un mari qui par un comportement de gentleman bourgeois tend vers la niaiserie, et les désirs enfouies à la limite du masochisme dans laquelle son corps est malmené. Cependant au-delà de la perversion, Séverine apparaît comme la « dernière des Romantiques ». Peuplant ses fantasmes de landaus et de châteaux, elle se place au sein même des codes de l’amour courtois des récits chevaleresques. N’est-ce pas pour son honneur et son désir que se battent Pierre (Jean Sorel) – le prince (trop) charmant – et Henri (Michel Piccoli) – l’envoûtant cavalier noir – pendant qu’elle est attachée à un arbre comme l’objet de convoitise qu’il faut sauver ?  Elle endosse même au détour d’un de ses délires de plus en plus ancré dans la réalité le costume mortuaire d’un Comtesse. A la manière d’une Bovary ne pouvant plus distinguer réel/fantasme, elle se refuse le rôle de Marquise auprès d’un des clients de chez Madame Anaïs ne pouvant jouer un rôle d’elle-même. 

Belle de Jour, Luis BunuelSéverine se retrouve également dans le romantisme allemand dont elle partage les sentiments à vifs et la place du « moi ». C’est seule qu’elle semble toujours avancer, se souciant peu des gens qui l’entourent et finalement se servant des autres pour répondre à ses fantasmes intérieurs. Chez Madame Anaïs, elle choisit en quelque sorte les clients et inverse alors la logique de la prostituée. Pour ça, elle se montre soit frigide et farouche, soit câline et avenante. Séverine cherche finalement à travers ses fantasmes à vivre une passion issue d’un imaginaire enfantin de l’amour fusionnel. Ainsi, si son corps est malmené dans ses fantasmes, c’est pour répondre à cette quête de fougue et de désir brutal. Elle tente de percer la façade de l’aristocratie, ce qu’elle entrevoit chez Henri et ce qu’elle trouve dans la rudesse de Marcel (Pierre Clémenti), son amant. 

Belle de Jour, Luis BunuelBelle de Jour, pseudonyme aux airs de conte de capes et d’épées, est donc comme la bête des passions qui sommeille dans le ventre de Séverine pour rependre l’image platonicienne du désir. S’oppose ainsi clairement ce qu’elle vit (Séverine) et ce qu’elle voudrait vivre (Belle de Jour). Belle de Jour devient alors une œuvre initiatique, celle du corps. Si Buñuel trouve un écho plus favorable à ses perversions chez la Bourgeoisie, c’est parce que il y trouve l’hypocrisie des conventions qui se délie au sein de la chambre et dont les domestiques sont alors les témoins muets. Belle de Jour dévoile ainsi les limites des conventions puisque l’individu ne s’explique non pas par un ensemble de règle de savoir-vivre mais par ses désirs et ses pulsions. Si Séverine semble plus « vraie » et même plus heureuse lorsqu’elle prend part au bordel de Madame Anaïs, c’est parce qu’elle met en adéquation ce qu’elle est profondément et ce qu’elle doit être. La prostitution est dont l’éducation du corps, et donc de l’homme véritable. En schématisant, elle s’ouvre au monde de la manière qu’elle ouvre ses cuisses. 

Belle de Jour, Luis BunuelSulfureux, Belle de Jour tient sa réussite du regard que porte Luis Buñuel sur ses personnages. Ne les jugeant pas et n’usant d’aucune morale, le cinéaste dévoile progressivement ses personnages en ne privilégiant aucun manichéisme. Pas de mauvais, pas de bons. Chaque personnage dispose, comme finalement dans la réalité, d’une part d’ombre souvent cachée. Le jugement ne vient donc pas des spectateurs conquis à la beauté de Catherine Deneuve, mais des personnages qui jugent avec le poids de leur propre défaut perdant ainsi une légitimité. 

Le Cinéma du Spectateur

Note : ☆☆☆☆☆ – Chef d’Oeuvre

Before Midnight : Péroraison amoureuse

Before Midnight, Richard LinklaterAvec Before Midnight, Richard Linklater approfondie et clôt son étude de la vie de couple. De son œuvre se dégage finalement non pas forcément l’idée romantique des âmes sœurs, mais plutôt une sorte de fatalité amoureuse. Céline (Julie Delpy) et Jesse (Ethan Hawke) sont destinés à vivre une histoire malgré la rencontre furtive de Before Sunrise (1995), la vie les rattrape et les unit dans Before Sunset (2004). Before Midnight, en dernier volet de la trilogie sentimentale de Linklater, se focalise alors sur ce basculement qui fait que l’amour devient famille, et qu’aimer rime avec routinier. « C’est le début de la rupture » clame d’ailleurs Julie Delpy lors d’un long plan séquence au début du film donnant le ton au règlement de comptes et aux vieilles rancœurs emmagasinées durant les 9 ans qui ont fait de ce couple un ménage avec enfants. Cependant en gardant sa logique de « fin ouverte », le réalisateur américain ne clôt pas une histoire et laisse au spectateur le choix romantique et idéalisé du maintien du couple ou plutôt une logique de mettre la poussière sous le tapis qui fera exploser leur histoire plus tardivement.

before-midnightBefore Midnight, Richard LinklaterBefore Midnight n’est finalement pas une comédie romantique, mais plutôt un questionnement sur les relations hommes/femmes. Richard Linklater donne alors à chacun le rôle que la société souhaite lui donner : Céline s’occupe des enfants face à un Jesse, écrivain, absent et ne réussissant pas à occuper une place de père au sein de sa « deuxième » famille obsédé par les séquelles d’un premier mariage. Plus de romantisme et plus de séduction face à un être acquis : « je voulais que tu dises un truc romantique, et tu as tout foiré » définit bien cette perte de l’attention et de la recherche du mot qui plaît. La vie de famille n’est pas idyllique mais parvient seulement à occuper l’esprit empêchant alors de poser un regard critique sur un couple qui se perd et qui s’éloigne. Le temps à deux ne sera qu’un moyen de régler des comptes loin des enfants unificateurs. 

Before Midnight, Richard LinklaterSi Richard Linklater place son dernier chapitre en Grèce, ce n’est pas par pure envie de dépaysement. En effet, l’idée d’un amour éternel et des âmes sœurs se range au côté des mythes et des légendes qui parcourent le pays. La perte des croyances entraîne également une autre vision du couple. La grand-mère de Jesse et son couple de 74 ans paraît aberrant et presque impossible de nos jours. Dans une société prenant l’individualisme et la liberté, le divorce est complètement dédramatisé. Comment croire en la pérennité et la stabilité de l’amour lorsqu’un mariage sur deux finit par un divorce. L’amour, c’est finalement ce qui se rattache au passé : la rencontre, les premiers temps. C’est d’ailleurs la doyenne de la table qui décrira le mieux l’amour avec un grand A signifiant qu’il disparaît et qu’il n’est plus en adéquation avec notre société. En opposition se dresse l’amour naissant d’Anna (Ariane Labed) et d’Achilleas (Yannis Papadopoulos) : amour virtuel. La tablée se penche alors sur le devenir des relations humaines enclin à devenir de plus en plus virtuelles. L’amour véritable et passionnel serait-il mort ? 

Before Midnight, Richard Linklater

Si Before Midnight jouit d’une alchimie Delpy/Hawke et d’une fluidité de dialogues ciselés, il finit par s’enliser suite à son immobilisme : Linklater abuse du plan-séquence qu’il ponctue parfois par une alternance bien trop sage de champs/contre-champs. Sans prise de risque formelle, Before Midnight tend à devenir un peu bavard et à tomber parfois dans la gratuité d’un discours pseudo-sexuel qui finit par faire croire que le teenager américain n’est finalement que Richard Linklater. Un peu trop théâtral, Richard Linklater ne parvient pas à cerner la vérité de l’instant ou à faire basculer son récit dans une réelle pensée sur le couple : tout paraît comme millimétré, engoncé dans un mise en scène molle.

Souhaitant sans doute réaliser son Scènes de la vie conjugale (Ingmar Bergman, 1974) à lui, Richard Linklater se perd un peu dans les problèmes qui font parfois défaut au cinéma de Woody Allen. Choisissant une fausse légèreté, Before Midnight est comme une brise : douce, mais qui passe sans qu’on y fasse véritablement attention. 

Le Cinéma du Spectateur

Note : ☆☆✖✖✖ – Moyen

L’Inconnu du Lac : Conte Erotique

L'Inconnu du Lac, Alain GuiraudieAlain Guiraudie livre avec L’Inconnu du Lac le conte qu’il manquait au cinéma français. C’est par ce charme, cette dialectique enfantine, que son œuvre marque le spectateur qui se laisse presque naïvement plonger dans cette relecture des codes du conte. « L’Inconnu », c’est ce qui est extérieur au lac : lieu unique à la manière des tragédies grecques. L’Inconnu du lac ne s’inscrit dans aucune géographie, dans aucune vision politique ou idéologique. Les personnages ne s’expliquent et n’axent leur comportement qu’en fonction de ce lieu et de l’intrigue qui s’y dessine progressivement à travers la valse des voitures. Le superflues des vies, des métiers et des situations préalablement effacés permet à l’œuvre de Guiraudie d’atteindre une douceur et de focaliser le spectateur sur ce monde diurne ou nocturne qui peuple le lac.

L'Inconnu du Lac, Alain GuiraudieDu conte, Alain Guiraudie garde la dualité de la forêt, aussi bien lieu d’attraction que de danger. Côté face, l’excitation et la fascination d’un lieu caché dans lequel les hommes errent, presque de manière surnaturelle, pour assouvir leur bestialité charnelle. Côté pile, le danger morbide avec le monstre prédateur (Michel) qui rôde autour des proies. La forêt, comme le lac, dispose ainsi d’une aura séduisant mais morbide que le réalisateur unit habilement filmant de manière identique les ébats sexuels et la mise à mort. La nature, chez Guiraudie, est un personnage à part entière qui suit les âmes humaines. La lumière est maîtresse dans L’Inconnu du Lac. Le monde diurne et nocturne s’opposent. Ainsi le crépuscule devient un moment clé où les masques tombent. La nuit pour Franck signifie la fin d’une journée d’idylle et de sa relation puisque Michel n’est envisagé que par le lac et le jour ; pour Michel, c’est le réveil de ses instincts et de sa brutalité. C’est dans la pénombre que se joue le film et que le drame survient.

L'Inconnu du Lac, Alain Guiraudie

La nature se quadrille alors par des frontières factices. D’abord celle du lac qui sépare ce monde érotique et enchanteur de la « normalité » des vacances familiales et dont Henri fait le lien. Puis, la limite visible et palpable du bois faisant tomber aussi bien les masques que les vêtements. A cela s’ajoute les frontières de convention humaine : celle faîte par Henri qui s’exile loin du « lieu de drague », ou encore celle du copain de Eric avec les buissons séparant les hommes volages des couples libertins. Les personnages hissent ainsi eux-mêmes des limites et des conventions dans un lieu qui pourtant en était dépourvues. En découle alors une vision pour les personnages d’un bien et d’un mal malléable à merci et répondant seulement aux envies de l’instant. C’est de ces limites qu’Alain Guiraudie tire également la partie sarcastique et humoristique de son film par le biais des décalages et des confrontations entre les différentes sphères de pensées qui s’y créent.

L'Inconnu du Lac, Alain Guiraudie

L’Inconnu du Lac fonctionne également autour d’un trio de personnages rappelant les contes. Franck est le protagoniste naïf et sentimental (le seul finalement à parler d’amour ou à y croire) qui amène le spectateur dans l’histoire. Une histoire qui sera contée que par son biais, Alain Guiraudie ne se sépare jamais de son personnage principal même lors de la noyade de l’amant de Michel. Ce n’est que de derrière les buissons que le long plan séquence saisissant se déroule, et donc de Franck. La question bien/mal s’axe par le personnage enivrant de Michel, sorte de Barbe-bleue homosexuel,  qui séduit et amène Franck dans le mensonge, le déni. S’oppose alors Henri, personnage moral et docile qui tente de se faire une place d’acolyte et qui n’y parviendra que par un ultime sacrifice.

L'Inconnu du Lac, Alain Guiraudie

Alain Guiraudie se rapproche, dans le traitement de la passion amoureuse, paradoxalement d’un réalisme cru. L’Inconnu du Lac se fiche de la séparation arbitraire et bien-pensante entre une passion charnelle et une passion platonique devenu le symbole d’un romantisme de papier glacé au cinéma. Plus d’ « amour-amitié » comme il la nomme, mais l’apparition (enfin) d’une passion humaine et finalement également sexuelle. L’Inconnu du Lac ne livre pas une sexualité gratuite ou outrancière mais montre la passion charnelle de deux hommes répondant aussi bien par leur corps que par leur parole à ce qui les dévore.

L'Inconnu du Lac, Alain Guiraudie

L’Inconnu du Lac est une œuvre au charme fou qui subjugue et qui entraîne le spectateur dans un monde réel mais peuplé de légendes (silure) et contes. Alain Guiraudie livre un long-métrage réussi qui divertit à la manière de ses voitures sur le parking dont le spectateur tente de trouver les propriétaires se posant à son tour la question : « Michel sera-t-il là ? ».

Le Cinéma du Spectateur

Note : ☆☆☆☆☆ – Chef d’Oeuvre